Le Petit Paris

Je ne sais pas qui a eu l’idée de nommer la ville “Petit Paris”. Mais je suis sûre que cette personne devait connaître cette ville par coeur, sentir le charme mystérieux de ses rues, la mysticité de tout ce qui se passe à l’intérieur. Même si cette personne n’a jamais été à Paris, c’est assez surprenant qu’elle ait donné un tel surnom à la ville de Lviv.“Le Petit Paris” ne se trouve pas en France, il se trouve à l’Est de l’Europe et en même à l’Ouest de l’Ukraine. Son vrai nom c’est donc Lviv. Mais c’est grâce à son surnom que je l’ai choisi pour y faire mes études. Je pensais qu’il serait justement approprié d’étudier le français au Petit Paris. Quelques jours plus tard, mes études commençaient. J’ai réussi à trouver un logement et à transporter tout le nécessaire. C’est pour ça qu’en quittant ma ville natale je n’ai emmené qu’une petite valise. J’ai décidé d’arriver un jour avant la rentrée pour mieux découvrir cette ville qui allait être mon port pour les quatre prochaines années. J’ai choisi de prendre le train qui arrivait à 5h du matin, je voulais arriver à cette heure où les trams n’avaient pas encore quitté leur dépôt. Je voulais être en tête-à-tête avec la ville, marcher en silence jusqu’à la place Rynok et y prendre le petit-déjeuner ensemble. J’ai préparé en avance le petit-déjeuner pour nous deux. Je me préparais pour une rencontre avec elle. Il n’y avait personne, sauf nous. Je me suis assise sur un banc près de l’hôtel de ville et je profitais de l’espace vide. Il fallait se réveiller avant l’aube juste pour savourer ce moment. C’est peut-être la seule partie de la journée où l’on peut être les deux.

C’est difficile de décrire toute la beauté de cet endroit. C’était comme si cette ville tout le temps occupée, ouverte pour au monde entier, à des milliers de touristes, pour un moment elle n’était qu’avec moi. Elle voulait qu’on passe du temps ensemble et que je me serais retrouvée dans son coeur. J’ai oublié que le temps existe, ce que j’ai fait c’est je me suis assise face à elle et nous nous sommes regardées silencieusement les yeux dans les yeux, nous nous réjouissions de la présence de l’autre. Silencieusement. Puis elle m’a confié tous ses secrets, c’était comme des cadeaux qu’elle aurait préparés en avance pour moi. J’étais en première ligne, prête à voir quelque chose d’encore jamais vu. Un jeu de lumières et d’ombres. D’un coup j’ai aperçu que je n’étais pas seule, et que dès le début je n’avais probablement jamais été toute seule. Ou c’étaient les trucs de Vieux Lyon. Le jeune homme obsérvait le réverbère près du monument de Neptune, il s’éloignait puis s’approchait et ces mouvements répétitifs duraient depuis longtemps. Je n’avais pas remarqué qu’il était déjà à côté de moi. Il devait téléphoner; il était un de ces rares membres de l’humanité n’utilisant les services de réseau que dans des cas extrêmes. C’était le cas. Il avait quelqu’un à joindre, mais probablement l’amour des rêves a dépassé l’amour des belles aubes à Lviv.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

– Vous êtes voyageur? – Lui demandais-je.

– Non, je n’aime pas du tout voyager. Ou si tu préfères, je ne voyage que dans une seule ville. Ma préférée. Je connais tous les coins, je connais les différentes teintes des murs qui changent au cours de la journée.

Il s’est assis sur le banc à côté de moi et nous avons commencé à admirer ce mouvement magique, le théâtre de lumières et d’ombres simultanées. Il m’a raconté que les architectes de la ville étaient principalement des artistes, ils savaient comment et où le soleil va se lever et de quel côté il va couvrir l’espace. Ils construisaient des maisons de telle manière que ceux qui ont regardé le lever du soleil le matin, pourraient regarder le silence et la beauté de la vue magique.

Il a attiré mon attention sur chaque recoin de lumière sur les bâtiments, étages, toits. Nous étions quelques temps en silence, et je lui ai dit:

– Le petit prince aimait regarder le coucher du soleil, moi au contraire son lever. Le manque de sommeil est le plus fort prix à payer.

– Dans ce cas, tu es une petite princesse.

Il était photographe. Il faisait des souvenirs des jeux de lumières sur les vieux bâtiments avec son appareil. En ce qui concerne le réverbère, demain il devrait arriver avec une échelle, il a trouvé la meilleure distance pour le cadre, mais pour obténir son but il avait besoin d’une échelle. Je lui ai dit qu’il me rappelais Claude Monet, qui était allé en bateau sur la Tamise avec plusieurs tableaux à la fois. Chaque minute il changeait les tableaux parce que le soleil se conduisait différemment. Il en mettait un de côté pour en prendre un autre, sur lequel le soleil se reflétait dans différentes nuances.

Mon nouvel ami a dit que demain y aurait inauguration de son exposition et qu’il m’y invitait, mais comme j’aurais mes premiers cours à l’université je ne pouvais pas venir. J’ai demandé si je pouvais la trouver sur internet.

– Non, je n’ai pas internet. Ma profession ne se développe pas aussi vite que

l’information dans le réseau mondial. A vrai dire le travail de photographe ressemble beaucoup au travail d’un peintre il y a quelques décennies. Je ne me soucie pas du temps et du monde, ce qui m’intéresse c’est la lumière et comment elle couvre l’espace.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

Nous avons fait nos adieux. J’ai pris le tram. J’ai échangé un dernier regard avec le photographe; celui-ci cherchait un raccourci et était déjà à l’autre bout de la rue. De cette rencontre avec lui, je sentais une chaleur dans mon âme. Je savais déjà que même si j’aurais sommeil très tôt le matin et si ce sommeil va me prier de rester dans mon lit, je savais que désormais qu’il y aurait quelqu’un qui allait garder pour moi les souvenirs de la manière dont la lumière se reflétait sur les murs ou de celle dont le réverbère projetait son ombre à 5h du matin. Et je savais que c’est Lviv me parle de telle manière. Je n’ai réalisé seulement plus tard que je ne connais pas le nom de l’artiste mystérieux. J’ai régardé encore une fois par la fenêtre du tram mais il n’était plus là. Le soleil avait complétement inondé la place. Dans la vitre j’ai vu mon reflet et je me suis souri. Il me semblait que ce photographe n’avait jamais existé et que nulle part je ne pourrais voir ses tableaux. Et pourtant je savais que je pourrais reconnaître instantanément son travail parmi tous les autres, même si je ne l’avais jamais vu. Et je savais où je pouvais le trouver, si j’en avais besoin.

Le logement qui devait devenir ma maison m’a chaleureusement accueilli. C’était une petite maison avec quelques résidents. Elle ne se trouvait pas loin du centre de la ville, mais à une distance suffisante pour offrir la paix et la tranquillité. Les propriétaires avaient une porte d’entrée indépendante de celle que je partageais avec ma colocataire. Devant l’entrée il y avait beaucoup de fleurs de couleurs variées qui réjouissaient les yeux. Avant de commencer à déballer mes valises, je me suis préparé du thé et je me suis assise dans la véranda pour laisser entrer mes impressions du matin au fond de l’esprit.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

Je regardais le ciel d’automne, les nuages sans suite qui ressemblaient beaucoup à des spirales familières: c’était comme si je regardais un tableau de Van Gogh. J’étais heureuse de ma nouvelle maison qui dès mes premières heures de ce séjour m’offrais le comfort et la possibilité de profiter de la vue du ciel, loin du rythme rapide de la vie de la grande ville. Près de la maison se trouvait un parc agréable et une petite forêt. Ayant avalé mon thé j’ai commencé à ranger mes affaires et organiser mon petit confort. Premièrement j’ai sorti les reproductions de Vincent Van Gogh et leur ai trouvé une place sur les murs. La petite chambre a immédiatement gagné en caractère, c’était nécessaire. Dans les armoires il y avait beaucoup d’espace pour les vêtements et les étagères vides attendaient un grand nombre de livres. A la mi-journée j’avais la possibilité d’être seule avant l’arrivée de ma nouvelle colocataire. Donc, grâce à mon réveil aux aurores j’ai reçu non seulement les impressions inoubliables de Lviv matinal, mais également l’avantage certain d’être pour un moment maître des lieux. J’ai pris le lit près de la fenêtre, la vue de laquelle donnait sur le jardin des propriétaires et de laquelle on pouvaitprofiter de la vue des fleurs. Etant encore toute seule et en rangeant mes affaires dans les armoires je pouvais en même temps bien mettre de l’ordre dans mes pensées, deviner encore mes attentes et espérances imperceptibles de cette ville et de ma vie en particulier. C’était comme ouvrir un bloc-notes vide et commencer à écrire une nouvelle histoire de ma vie dès le début. Je ne savais pas ce qu’il m’attendait mais j’étais ouverte pour les changements. De toute façon j’étais heureuse d’être ici.

Un peu plus tard ma colocataire est venue. Elle était très émotive et parlait beaucoup. Dans son flot ininterrompu d’histoires, elle m’a raconté qu’il existait des rencontres francophones à Lviv. Des gens qui parlaient français et ceux qui l’apprenaient se rencontraient chaque semaine quelque part pour pratiquer la langue oralement. Quiconque le désirait pouvait y assister s’il était au moins au niveau primaire du français. La prochaine rencontre était aujourd’hui-même. Alors j’ai pensé que se serait très utile de rafraîchir mon français avant le semestre. Le soir arrivait et je voulais mettre de l’ordre une fois pour toute dans mes affaires. On a préparé le dîner avec ma colocataire et on a invité les propriétaires pour mieux se faire connaître et préciser tous les détails de notre logement. Ayant réglé toutes les formalités je suis partie pour la rencontre avec les francophones. J’ai pris le tram, celui m’emmenait ce matin loin du photographe mystérieux. C’était peut-être la seule ville en Europe où les voies de tramway passaient à travers la place centrale et la zone piétonne. Je suis sortie du tram et c’est presque sans aucun détour que j’ai trouvé le café où il y avait déjà quelques personnes.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

C’était un café ouvert qui se trouvait dans le centre de la ville comme il faisait encore chaud on pouvait prendre les tables à l’extérieur. Parmi les participants il y avait: l’organisateur de notre rencontre, un habitant de Lviv, un anglais qui a déménagé de l’Angleterre et qui vivait en Ukraine depuis les dernières années et un français. Nous avons fait connaissance mais j’étais encore timide pour soutenir la conversation. Je voulais d’abord écouter le discours des autres. Le Français s’appelait Olivier. En parlant il a tout de suite commencé à sortir des journaux et des magazines en français. D’abord il a mis au milieu de la table le journal Charlie. Il nous a dit que c’était la dernière édition qu’il avait pris avant son départ de France. Il a ajouté qu’après les événements tragiques dans le journal, l’édition est devenue plus populaire que jamais. Je me suis sentie triste par le fait que pour cela beaucoup de gens ont péri. Olivier parlait beaucoup et je l’écoutais avec plaisir, ce n’était pas souvent que je pouvais trouver un français en Ukraine et d’autant plus dans une ambiance décontractée. Le prochain journal qu’il nous a montré était un journal de meubles. Et c’était exactement la cause pour laquelle il est venu en Ukraine. En France il faisait la réparation des maisons et des appartements, collectionnait des meubles et les restaurait. Il disait que les meubles ainsi que divers matériaux de construction en Ukraine étaient nettement moins cher qu’en

France et de bonne qualité. En dehors des affaires, il aimait l’ambiance du vieux Lviv. La vie à Lviv est douce et variable. Malgré le fait que la ville soit très grande, elle n’a pas le rythme fou d’une fourmilière, pas de lutte pour la survie ou de bousculade. Au contraire, il semblerait que Lviv donne à entendre qu’il faut profiter de la vie au moins si vous êtes déjà ici. Plusieurs bâtiments anciens n’étaient détruits ni par le temps, ni à cause des deux guerres mondiales, ils continuaient à inspirer les artistes de différentes ville de l’Ukraine ou de l’Europe à venir ici et créer leurs chefs-d’oeuvre. Pour moi, c’était intéressant d’entendre les impressions de la ville de la part d’un français, je commençais à découvrir cet endroit. Il est étonnant que ce soit grâce à un français que j’ai découvert “Le Petit Paris”.

Cependant cette charmante réunion regroupait de plus en plus des gens, ils prenaient leurs places. Comme il y avait beaucoup de personnes les serveurs ajoutait des tables. Parmi les celles présentes il y avait les ukrainiens, les étudiants des facultés de lettres, ou juste ceux qui aimaient parler français. Un homme inconnu avait interrompu notre conversation avec Olivier. Il avait l’air indifférent et j’avais l’impression qu’il ne voulait pas rester longtemps ici. On lui a proposé de s’asseoir à côté de nous et d’attendre son ami ensemble. Pour ne pas le laisser se sentir mal à l’aise je lui ai demandé d’où il venait.

– Je viens du monde entier.

– C’est intéressant, mais où vous habitez?

– Je change tout le temps de ville et de pays. Je n’ai pas de maison stable.

– Mais vous êtes né quelque part au moins, quelle est votre langue natale?

– Je parle plusieures langues: espagnol, anglais, français, italien, japonais. Tu veux parler japonais avec moi?

Il a commencé à dire rapidement quelque chose en japonais, moi je n’avais plus le désir de continuer cette conversation. Elena, l’organisatrice de cette rencontre, insistait sur la réponse:

– Ça doit être un grand secret de savoir votre nationalité!

– Je suis italien, mais ça fait longtemps que j’ai quitté mon pays. J’habitais quatre ans à Madrid, cinq ans à Londres et quelques ans dans le Sud de la France. Maintenant je veux vivre quelque temps en Ukraine.

On a ainsi commencé à faire sa connaissance. Il s’appelait Lucas. Il donnait l’impression d’un type rugueux, qui se semblait repousser tout autour de lui, même ceux qui essayaient d’être amical avec lui. Il utilisait des tas des mots familiers comme s’il avait été élevé dans la rue. Ses plaisanteries étaient désagréables et offensives.

– Je vois que cette rencontre est très populaire. Tant de monde!!!

– Ce n’est pas beaucoup encore. D’habitude il y a plus de monde, – a répondu Elena.

– C’est ça que je voulais dire, une blague, l’ironie, tu comprends?

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

Elena a pris ses affaires et a changé la place sans rien dire, sans répondre. Et déjà, Lucas cherchait sa nouvelle victime. Je recommençais la conversation avec Olivier, mais en même temps j’écoutais ce que Lucas disait à une fille qui était à côté de lui.

– Pourquoi tu es venue ici? continuait-il, tu n’as rien à faire chez toi?

La fille était choquée, elle ne savait quoi répondre. A cet instant, je pensais que c’était à mon tour de prendre la revanche.

– Pourquoi vous êtes venu en Ukraine, Lucas. N’avez-vous rien à faire en Italie?

Voilà, il était confus, il commençait à parler de projets, du désir d’apprendre la langue, de commencer une affaire.

– Que faites-vous dans la vie?

– J’écris les livres. Mais personne ne les édite. J’ai envoyé mon manuscrit à plusieures éditions en Italie, mais elles refusent m’éditer.

– De quoi s’agit-il dans votre roman?

– Il s’agit d’un homme qui, pendant ses voyages permanents, cherche le sens de la vie.

L’italien a changé l’air de son visage et dès ce moment ce n’était plus “un mec brutal”. Dans ses yeux on voyait la lumière douce. Il continuait:

– L’histoire commence par le fait que le personnage du roman rencontre une jeune française. Un jour en se promenant aux alentours de la ville, ils entrent à l’église. A travers plusieurs vitraux passait une lumière colorée inondant les murs et le sol. Il jetait un regard sur la fille et en un instant il a vu Dieu en elle. Observant ses grands yeux bleus, il voyait la présence totale de Dieu. Là, dans cette église il a compris que c’est grâce à cette fille qu’il pourrait mieux connaître Dieu, s’approcher de Lui, entrer en profond lien avec Lui. Ils passaient plus de temps ensemble. Pour lui il était étonnant que quand elle se couchait elle laissait la lumière allumée. D’où le titre du roman “Dormir avec la lumière allumée”. Quand le personnage principal demandait pourquoi elle dormait avec la lumière, elle répondait, que même dans la nuit elle ne voulait pas perdre le lien avec la lumière extérieure. “Quand la lumière disparaît, le monde disparaît, moi, je veux sentir la présence des objets autout de moi, même quand je rêve”.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

– Mais c’est une illusion. En fermant les yeux tu te plonges dans l’obscurité. Tu ne peux pas voir la lumière dans ta chambre quand tu dors.

On ne saura pas la cause de leur rupture mais elle l’a quitté. Elle lui a dit qu’elle n’a plus les forts sentiments, et qu’elle ne peut pas lui donner ce qu’il attendait d’elle. C’était l’hiver et en revenant désespéré à la maison il tombe dans la neige. Il est couché, il se gelait sans avoir les forces pour se remettre debout. En un instant il voit la vision de Dieu mais il ne voit que la silhouette, et ne peut pas reconnaître son visage. Des passants occasionnels l’ont trouvé et ont appelé une ambulance. Dans le profond rêve il voit encore le Dieu une fois, il lui priait de condamner la jeune fille. Pourtant le Dieu refuse de faire le juge, car la personne n’est pas coupable si elle n’aime plus. Quelques jours plus tard, l’homme est sorti de l’hôpital, il a rencontré une autre jeune fille, qui est tombée amoureuse de lui, et l’a accepté comme il était. Le problème c’est qu’il ne voyait pas Dieu en elle, en relation avec elle, il ne s’approchait pas vers le divin.

Un soir en se promenant dans la banlieue de la ville il est de nouveu tombé sur l’église où autrefois il avait senti la présence de Dieu. Il est entré et s’est assis sur un banc. Il écoutait la mélodie de Bach jouée par un inconnu. Tout de suite il s’est rappelé la jeune française avec les yeux bleus. Il était pressé de sortir de l’église, il marchait très vite, il voulait le plus vite possible revenir dans la ville. Il était encore très faible et en perdant les forces est tombé encore une fois dans la neige. Cette fois il n’a même pas cherché à se lever. Devant lui est apparu le visage de Dieu – visage de cette française qu’il continuait à aimer. Personne ne l’a trouvé. Il s’est gelé dans la neige.

Lucas a terminé son histoire, moi, j’étais stupéfaite par ce que j’avais entendu. J’étais silencieuse pour quelques instants, je continuais à penser à son histoire. Il avait parlé très rapidement et émotionnellement, souvent avec glissement de scénario et avec mixage des événements. À certains moments, j’ai même cessé de l’écouter, mais il ne parlait plus à moi et ni à ceux qui étaient assis près de lui. Il a parlé à travers nous, il est entré dans une sorte de réalité parallèle, de sorte que tout ce qu’il disait, j’étais capable de le voir clairement sur le grand écran du cinéma. J’ai vu Olivier qui parlait avec une autre fille des meubles qu’il voulait transporter de l’Ukraine en France. J’ai vu les femmes qui tâchaient suivre la pensée de Lucas mais qui pourtant avaient les pensées vides et les visages indifférents. Le visage de Lucas est devenu rouge, il y avait sur le front les gouttes de sueur, il semblait que c’était lui qui venait de courir dans les rues pleines de neige.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

– C’est un récit autobiographique? J’ai demandé directement, sans attendre qu’il ne retrouve son souffle.

– Oui. Partiellement.

Ses yeux brillaient de larmes.

– J’ai déjà voyagé et j’ai essayé de comprendre le sens de la vie.

– Dommage que votre roman ne soit pas publié en Italie.

Ne voulant pas en dire plus, il se tourna vers Olivier:

– Mec français, tu as lu “Charogne” de Charles Baudelaire?

Olivier était choqué ne sachant à quoi il devait réagir: à “mec français” ou plutôt commencer à se rappeler la poésie de Baudelaire. Sans attendre la réponse,

Lucas déclamait Baudelaire dans la langue originale. Après ils ont parlé d’Emile Zola. Leur conversation était vive et menait jusqu’à Napoléon. Quand Lucas a commencé à parler de Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, je suis entrée dans la conversation. J’adorais Vincent et je pouvais parler de lui longtemps. Lucas n’arrêtait pas de m’étonner avec ses connaissances profondes de la vie des artistes.

J’ai compris que je pouvais parler longtemps avec l’italien, qu’on pouvait trouver différents sujets de discussion, mais je voulais revenir à la maison avec le dernier tram, alors je me suis préssée de faire mes adieux à tous. Je me suis dirigé vers Lucas au dernier moment pour lui dire “au revoir”.

Le Petit Paris
Photo by Eugenia Senik

– Pourquoi “au revoir”? On ne se verra plus jamais?

– Je ne sais pas.

Je voulais dire que la vie, c’est un mystère total, mais il a interrompu mes pensées et pris mes paroles plus rapide que je n’ai pas eu le temps de les prononcer.

– Pas besoin beaucoup de philosophies. Juste à très bientôt.

– A bientôt.

Je suis sortie du café et j’ai vu le tramway, qui se dirigeait vers l’arrêt en face de la Mairie. Je me suis pressée pour le rattraper et au dernier moment j’ai sauté sur l’escalier. Je regardais les murs des batîments, la route. Le photographe disait la vérité: le soir, la place avait l’air tout à fait différent par rapport au matin. Sans quitter la ville, il me semblait que j’étais partie pour faire un voyage. Je voulais découvrir Paris à l’Ouest de l’Europe mais je l’ai trouvé à l’Ouest de l’Ukraine. Bien qu’il soit petit, mais il est tellement réel.

 


Translated by Iryna Salo

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