Le pays “U” ou Les contes pour enfants étrangers

 Le pays U
Photo by Oksana Klyuchenko-Hnatyshyn

Elle courait obstinément et de toutes ses forces. Elle manquait et de force et de courage pour rattraper le temps, ou plutôt s’enfuir de ce temps. Chaque jour elle rencontrait ses proches.

Chaque jour, elle faisait ses adieux aux amis de différentes villes et du même pays. Elle voulait repousser le moment de son départ et puis de nouveau dire “adieu” aux mêmes gens. Et puis, elle décida précipitamment de se lancer dans la fuite prévue. Elle supposait que plus vite elle partirait, plus vite elle sentirait sa terre natale sous ses pieds. Pourtant, à présent plus rien ne dépendait d’elle: la date de son départ était fixée.

Ses amis insistaient pour qu’elle reste et qu’elle trouve un mari là-bas, aisé sans doute. Un sujet stupide et banal qui l’irritait plus que tout. Sur un ton assuré, ils disaient: “Tout le monde dit: On va revenir ! Mais ils ne remarquent même pas que qu’ils sont partis et ils s’habituent”. Elle était nerveuse et jetait sa réponse préférée: “Je ne suis pas tout le monde!”

Sa plus grande crainte était de perdre les relations avec son fils et son pays. Elle avait peur de ne plus les voir, de ne plus les entendre ou de ne plus pouvoir les sentir au toucher. Il y a quelques années, quand elle était encore jeune et indépendante, elle criait vigoureusement au patriotisme, en condamnant les petit-russes faibles, qui fuyaient à l’étranger. Elle a oublié que la vie l’avait toujours frappée là où elle luttait. Elle ne pouvait pas comprendre comment une étudiante avec le diplôme rouge pouvait aller dans un autre pays, naïvement espérer de trouver le bonheur. Pourtant, la vie a apporté des ajustements et cette étudiante avec le diplôme rouge s’est transformée en une étudiante avec n’importe quel diplôme et avec un petit enfant dans ses bras. Et quand une question s’est posée devant elle : végéter et errer comme la dernière chienne, et dans tous les cas perdre son enfant, ou fouler aux pieds ses principes, étrangler sa fierté et aller avec ceux qui sont victimes de la traite quotidienne. Sans réfléchir, elle a choisi cette dernière option.

Au diable le jour de l’indépendance, jour où tu travailles pour l’ex-ennemi de ton pays aujourd’hui indépendant. Et puis qu’elle pouvait être l’indépendance si elle-même et son pays étaient indépendants dès leurs naissances. Parce que tout ce qui appartient à Dieu, ne peut pas appartenir à quelqu’un d’autre. Pour qu’on asservice le corps, l’âme volera sur les plaines infinies en parlant avec le vent.

 

***

Le pays U
Photo by Oksana Klyuchenko-Hnatyshyn

Ils jetaient la nourriture avec ce mot impertinent “WEG”, en allemand, et qui signifie en quelque sorte en français et dans sa langue natale “dehors”. Ce mot, Marie l’a détesté dès le premier jour de son séjour dans cette famille. Ce mot, la petite blonde Allemande, le lui répétait toujours. “Va dans ma chambre, va dans la salle de bains, WEG, WEG, WEG !’’. Et bien que ce mot ait été un préfixe en allemand pour les mots “aller, prendre, jeter”, et en créant d’autres “sortir, ranger”, Marie entendait toujours “WEG, WEG” (dehors, dehors) ce qui irritait son oreille en provoquant dégoût et irritation.

Elle répondait avec tout son être à ce “WEG” et tout à l’intérieur de son être se renversait. C’était comme si chaque fois quelqu’un marchait sur ses orteils douloureux.

“Où dois-je mettre le pain?” – “WEG”. Marie s’est tue, discrètement avec le regard indigné, en tenant dans ses mains le sandwich non-terminé. ” Je sais que ce n’est pas bon, mais ni toi, ni moi ne mangeons de la viande, le chien a des problèmes de digestion, il ne doit manger que la nourriture pour chien et pour l’enfant ce n’est pas utile de manger le pain défraîchi”. Marie jeta dans la poubelle ce morceau de pain et avec une conscience impure vivat ainsi le reste du jour. Mais pendant la nuit, elle se mit à souffrir de rêves bizarres et d’insomnies. Elle s’assit sur le lit en se demandant s’il existait une autre issue. Le matin, elle courut tout d’abord dans la cuisine pour retirer le pain de la poubelle, l’envelopper dans une serviette, et le cacher dans sa table de chevet. Elle donna ce pain au chien quand tout le monde fût absent. Heureusement tout se passa bien. Et dès ce jour, elle a accepté cet appel à son compte, en commençant par se battre pour sauver la nourriture. Son cerveau travaillait très activement et elle inventait pleins de méthodes de transformation des aliments destinés à disparaître. Elle demandait une seule chose : ” S’il vous plaît, ne jetez pas le pain ! Je le mangerai ! plus vieux et plus sec, mais ne le jetez pas !”. Dès l’orphelinat, le pain était la nourriture la plus délicieuse. On y coupait le pain de l’épaisseur de deux doigts. Dès que les enfants voyaient le pain depuis le seuil de la porte, il se ruaient tous dessus, le mettaient dans leurs poches, le fourraient dans leurs joues et lentement, en profitant des goûts, savourant, mâchaient et remâchaient le pain.

 

***

Une fois, par hasard, dans un magasin, en passant près d’un grand miroir, elle tomba sur son image, par laquelle son regard fût attiré. Elle se déplaça, mais ne pouvait pas croire ce qu’elle voyait. Oui, chaque jour elle se voyait dans la salle de bains, en se lavant les dents, se voyait aussi au cours de la journée. Cette contemplation était plutôt l’enfoncement en soi, la pénétration à travers de son enveloppe. Elle se regardait par des formes limitées sans une vue estimée, absorbée par des réflexions éternelles. Mais maintenant, elle s’était vue éloignée, elle s’était vue telle que les autres gens la voyait sans entrer dans les détails inutiles de l’âme. Marie avait peur de sa propre image, principalement de son regard qui annonçait sa fatigue, son désespoir, et même son hostilité. Le corps ne montrait pas cela, au contraire, grossissant à cause d’une mauvaise alimentation et de la fausse nourriture. Marie ne cherchait pas à trouver une bonne ration, ne s’occupait pas de sa santé, et son corps continuait de grossir perfidement en semblant s’estomper dans les yeux. Ses yeux ont choisi, eux, leur couleur : ils étaient rouges, à cause des nuits blanches et d’effusion de larmes. Peut-être était-ce les yeux qui créaient et provoquaient cette note d’hostilité et à cause de laquelle changeaient les relations avec l’hôte. Celui-ci évitait le regard de Marie, en lisant dans ce regard le reproche et l’accusation. Et elle, évitait le regard de son hôte plein de confiance en soi.

Le pays U
Photo by Oksana Klyuchenko-Hnatyshyn

Marie n’osait pas dire à haute voix son mécontentement des heures dépassées, parce qu’elle détestait ces conversations si désagréables pour elle. Voilà pourquoi le regard a pris tout ce fardeau et parlait plus éloquemment. Mais elle désirait attendre et souffrir. Ce séjour s’est transformé en une attente infinie. En se levant à l’aube, elle attendait l’arrivée de la nuit, pour se coucher avec l’espoir qu’elle pourrait dormir plus. Dès lundi, elle attendait samedi pour se reposer. Mais quand pendant les week-ends elle devait faire le ménage, elle se tranquillisait en se disant que c’était le prix à payer pour ses voyages et espérait que les week-ends prochains seraient autrement. Et elle attendait, en rayant les jours et les semaines dans son petit calendrier. Bien qu’elle puisse gagner plus d’argent pour l’envoyer à sa sœur ou pour son fils, elle s’était convaincue que les excursions dans les différentes villes était une prix convenable et puis qu’en tous cas, elle avait mérité ce changement de décor et cette dispersion des pensées. Pouvait-elle recevoir quelque chose pour elle-même? C’est pourquoi Marie attendait sans patience les voyages. Ils n’exigeaient rien d’elle, seulement un peu d’aide, mais ce n’était rien.

En effet, elle avait la possibilité d’aller loin. Cela signifiait se bouger, premièrement se bouger dans le temps. Parce que d’habitude, le temps se bougeaitsans elle. Elle était debout, s’asseyait, travaillait, préparait à manger, mais le temps se bougeait sans son désir de l’accélérer. Mais maintenant, elle pouvait le chasser, le rattraper et le brûler avec des pensées rapides. Ces voyages lui offraient le changement des paysages, et même le changement de ses pensées. Marie pensait beaucoup. Plus elle était là, plus profondes devenaient ses pensées.

 

***

Et maintenant, sans doute elle ne pouvait pas quitter cette famille, elle a aimé de tout son cœur cette jeune fille blonde, parce qu’elle ne savait aimer àmoitié. Et chaque nouveau matin n’était pas comme le précédent. Elle fuyait avec le chien dans la forêt pour admirer les métamorphoses de la nature. Au fond des montagnes, il y avait un grand nuage, il ressemblait à un poisson géant qui avait été jeté sur le rivage. Le ciel était pur et clair et on avait l’impression que le nuage s’était accroché au sommet et maintenant fondait d’un air impuissant. Quand Marie se retrouvait sur un large sentier, elle s’enfonçait dans un autre monde. Le mois de novembre avait couvert généreusement la terre d’une couche de feuilles de couleur cannelle. La rosée du matin embrassait cette couche de ses lèvres humides en lui donnant une lueur de bronze et le lever du soleil inondait la surface d’or. C’est pourquoi Marie avait l’impression qu’elle marchait sur la surface d’une mer de feu qui était aussi profonde et tranquille que son âme.

Le pays U
Photo by Oksana Klyuchenko-Hnatyshyn

L’enfant commençait à aimer Marie qui mettait encore un masque froid et sérieux. On avait l’impression que la petite domptait la bête, le loup sauvage, elle allait à sa rencontre, pour entrer dans le monde si mystérieux de Marie. ” J’aime aussi la couleur bleue, comme toi” disait la petite fille. Toutes les choses qui entouraient l’enfant étaient de couleur rose. Cette couleur lui avait été imposée dès sa naissance par ses parents. Ils lui disaient que toutes les filles soignées portaient du rose. Marie aimait toutes les teintes bleues, ajoutant toujours que c’était la couleur du ciel. La fillette avait besoin de suivre quelqu’un, d’écouter quelqu’un.

Marie emmenait la petite jusqu’à son banc préféré, où elles jouaient ensemble avec le chien, chantaient des chansons qu’elles composaient ensemble de sons et de syllabes individuels. C’était leur langue à elles. Marie lui apprenait à cracher le plus loin possible des noyaux de prune et la petite fille apprenait à Marie “Qui seras-tu? Je serai un arc-en-ciel et toi? Je serai un ciel. Le ciel, tu sais quoi? Je t’aime. Je t’aime aussi mon arc-en-ciel. Le ciel ne peut pas vivre sans l’arc-en-ciel.” Marie lui enseignait à voler. En écartant les bras, elles couraient depuis la colline, si rapides, qu’à peine ont eu le temps de voir se déplacer leurs jambes. “Nous sommes des avions” criait Marie à travers le grand air qui sifflait dans les oreilles. ” Nous allons voler encore, encore, encore…” Et elles recommençaient : montaient sur la colline et couraient en écartant les bras. Et quand elles couraient, elles criaient très fort, tout ce qui était à l’intérieur de leur âme sortait par ce “ahaaaaaaaaaa” qu’on entendait dans la forêt et dans la montagne.

Chaque jour, la petite réveillait Marie le matin pour qu’elles se lavent les dents ensemble. Elle restait auprès de Marie lorsque qu’elle préparait quelque chose à manger. Elles prenaient des guitares imaginaires et organisaient des concerts de rock sous la musique de la radio allemande. Une fois, la petite fille dit à Marie “ma mère” et répéta la même chose à son père. Marie se sentit gênée et dit à la petite qu’elle avait déjà une vraie mère. Qu’elle-même n’était qu’une amie. Un peu plus tard, la fille a annoncé ” Marie est ma mère ! Seulement ma mère. Et la meilleure dans le monde !”

Le pays U
Photo by Oksana Klyuchenko-Hnatyshyn

 


Translated by Iryna Salo

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