La petite maison en allumettes de différentes boîtes

 

Je fus réveillée par la sonnerie stridente du réveil-matin qui me commandait de quitter ma chambre. Odile, déjà habillée, se tenait à la fenêtre et versait le café sans m’avoir remarquée. Avant de me manifester, je restai un instant à la porte pour inspecter de nouveau le salon qu’éclairait la lumière du matin. J’essayais de me rappeler comment je m’étais retrouvée ici et fut soudain saisie par l’idée que c’était maintenant ma demeure.

L’horloge indiquait que la journée de travail avait déjà commencé, mais Odile ne semblait pas pressée de me réveiller, probablement parce que je venais d’arriver, la veille, pour la première fois. Je doutais fort que le lendemain je puisse rester au lit si longtemps.

Je réfléchis à ce qui m’avait amenée ici ; j’avais seulement le souvenir de deux yeux bleus et profonds, et de leur regard perçant. Je me demandais pour qui l’homme avec des yeux aussi expressifs rentrait le soir à la maison, qui l’attendait, qui était la raison de son existence ? C’est ce regard qui m’avait amenée jusqu’ici. En tout cas ce matin-là, je ne pus trouver d’autre explication.

Le lendemain matin, ainsi que les matins suivants, j’ai peu à peu compris une autre raison de mon séjour : là-bas, à l’autre bout de la société civilisée, je me sentais souvent complètement seule, terriblement seule ; au point que parfois cela m’était insupportable.

Pas étonnant donc que cette raison m’ait conduite jusqu’au pays où les gens vivent la vie la plus isolée au monde. Un pays doté d’un haut niveau de vie mais qui, paradoxalement, occupe le deuxième rang mondial en ce qui concerne le taux de suicides. « C’est à cause de la solitude » – dit l’homme aux yeux bleus profonds. « Ils sont riches et ils ont tout ; c’est pour cela qu’ils sont solitaires ». Je l’ai cru et, à la première occasion, je me suis rendue dans ce pays ; plus précisément dans un endroit où je pensais que les gens savaient traiter la solitude.

Illustration by Serhiy Kostyshyn

Difficile d’expliquer pourquoi je me trouvais parmi eux, pourquoi je me trouvais sans travail et sans abri. (Je voulais essayer de comprendre pourquoi, mais je n’avais pas de réponse.) Le fait est qu’à un certain moment, j’ai compris que je ne pouvais plus faire ce que j’avais fait avant, plus vivre comme j’avais vécu avant. J’avais l’impression de perdre mon temps, comme si la vie continuait mais passait à coté de moi. Alors un jour, j’ai démissionné de mon travail, et j’ai eu un mois pour trouver un autre emploi et éviter de perdre mon logement. Mais pour une raison inexplicable, je ne l’ai pas fait. Ce n’était ni de l’insouciance ni de la légèreté et je ne voulais pas que quelqu’un se charge de moi. Mais j’aspirais à être libre.

C’est ainsi que je me suis retrouvée dans un refuge pour sans-logis. Là, on ne m’a posé aucune question sur mon passé, ni demandé pourquoi je n’avais pas de toit. Ce qui me mit à l’aise. On ne m’a demandé que deux choses: mon passeport et le numéro de téléphone d’un membre de ma famille ou d’un ami, au cas où quelque chose m’arriverait. Une seule fois, on m’a posé une question sur mes plans pour l’avenir. J’ai répondu que je n’en avais pas. L’homme aux yeux bleus m’a dit : « N’avoir aucun projet, c’est déjà un projet. » J’ai souri et ses paroles me sont allées droit au cœur. C’était exactement les mots que je souhaitais entendre à ce moment-là.

On ne m’a posé aucune question sur ma formation ou ma profession et je n’ai rien dit de mon ancien poste d’enseignante. On m’a seulement questionnée sur ce que je pouvais faire et comment je pourrais être utile. J’ai répondu simplement que je pourrais très bien faire le ménage, que je ne cuisinais pas bien mais que je pourrais aider à préparer les repas, au besoin. Je pourrais aussi trier des vêtements et arranger les marchandises sur les rayons puisque j’aimais l’ordre. Nous avons décidé d’un planning et je me suis immédiatement mise au travail.

Illustration by Serhiy Kostyshyn

Dès lors, je fus soulagée de ne plus être obligée de payer pour le logement et la nourriture. J’étais en mesure de couvrir directement mes dépenses par mon travail, si insignifiant qu’il paraissait au premier abord. Mais ici ce travail était important et surtout, je me sentais nécessaire. Je savais que personne n’époussèterait les meubles et ne prendrait soin des fleurs aussi soigneusement que je le faisais. Les autres n’avaient pas le temps ; il y avait déjà trop de travail. Pour moi c’était un plaisir de m’en occuper.

En raison du vide intérieur que je ressentais, ces tâches d’ordre et d’entretien me convenaient particulièrement, contrairement à mon travail d’enseignante. Je sentais que dans l’état où j’étais je ne pouvais plus exercer cette profession auprès des enfants, je n’avais rien d’autre à leur offrir que ce vide en moi. Cela aurait même put s’avérer dangereux, ils sont si fragiles. Mais pour ce qui est du nettoyage, mon état personnel n’importe pas. J’ai donc pu m’atteler à la besogne sans aucun remord.

Je ne savais pas combien de temps je resterais ici. Deux mois ? Cinq ans ? Je ne voulais pas y penser. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais bien, j’étais soulagée. Je  commençais enfin à retrouver une certaine légèreté.

Translated by Anna Shevchenko

Corrected by Jérémie Huguenin and Jean-Louis Besson

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